« Histoire des parents que je n’ai jamais eus ». Ivan Jablonka

« Ceux qu’on pousse dans la chambre à gaz c’est moi et ma famille, bien sûr, mais c’est aussi vous, avec vos enfants, vous avec votre mère, votre frère, vos petits-enfants » Ivan Jablonka livre tout autant un travail d’historien qu’une plongée à la recherche de ses racines familiales. Il en ressort un regard aussi scientifique sur les responsablités dont nous héritons au titre des grandes ruptures du 20ème siècle, qu’il est emprunt de tendresse et d’humanité envers ceux qu’il fait revivre. Sur ces deux axes, son livre incite à la réflexion. Il m’a conduit entre autres à me souvenir d’une grand-mère que je n’ai pas connue, très loin en Russie, elle n’a pas été exterminée dans une chambre à gaz mais elle a vécu à sa manière la tyrannie du siècle. Le livre de Jablonka me rappelle à sa mémoire.

« Chère Raïssa ma fille, n’oublie pas ta vieille mère qui toujours se languit de sa fille. Cette photo pour toujours parce que je ne te verrai plus jamais. Faible et vieille je suis devenue. Alors que ce vieux visage reste toujours vivant en toi. Je t’embrasse et j’embrasse tes enfants »

Je n’ai jamais connu ma grand mère maternelle, je garde en mémoire le souvenir des larmes de ma mère lorsque la nouvelle de sa mort, là bas à Stary Oskol est arrivée rue Championnet à Paris au début des années 60. Pelagueï Tchernik est née dans les années 1880, le servage était tout juste aboli, elle a grandit dans la Russie tsariste. Quel écho ont eu à Stary Oskol les déchirements de la guerre et la plongée dans la révolution bolchévique? Je ne me suis pas mesurée aux hypothétiques archives russes pour le savoir. Je suis condamnée à supposer comment la vie de ma grand-mère a traversé le vingtième siècle. Je devine une vie difficile, un mari alcoolique qui la laisse veuve , trois filles dont Raïssa ma mère qui a dû travailler tôt et que les Allemands enverront « travailler » en Allemagne. Je devine dans les quelques lignes écrites au dos des photographies qui nous arrivaient, une grand-mère digne et triste, de ces chagrins causés par l’histoire et qui laissent des blessures dont on ne guérit pas, une vie comme tant d’autres, de celles qui tissent l’humanité.

Dans la veine du récit de Daniel Mendelsohn « Les disparus » Ivan Jablonka nous invite à une recherche dans le temps mais l’originalité de sa démarche est bien réelle. En historien, au-delà des témoignages, Il propose en effet une confrontation aux sources disponibles, la réalité qu’il restitue résonne très fortement dans notre présent citoyen et interpelle notre responsabilité politique face à toutes les atteintes aux droits inaliénables de la personne humaine, à l’heure des inégalités sociales face au Covid, des morts en méditerranée, du black lives mater, il y a beaucoup à prendre dans ses lignes. Ivan Jablonka interroge la courte vie de ses grands parents paternels qu’il n’a d’autant pas connu que son propre père lui-même n’en a pas le souvenir, sinon quelques rares images qui ont accompagné les interrogations de toute une vie. 

Matès et Idesa sont arrêtés au petit matin, le 25 février 1943 par une équipe de la police municipale du 20èmearrondissement qui investit le 17 passage d’Eupatoria dans le quartier de Ménilmontant. Je lis les lignes de Jablonka qui fait revivre le quartier à travers ceux qui l’ont habité dans ces années de traque et de peur et je revois en fond d’image, les photos que Willy Ronis a prises au début des années cinquante, rien n’avait encore changé et mes propres souvenirs d’enfance dans cette rue des Maronites toute proche, habitent ma lecture. Nous sommes près de la fin de l’histoire, nous suivrons Matès et Idesa au terme du voyage qui mènera le convoi n°49 de Drancy à Auschwitz.  Pour eux un retour improbable aux origines. Ils deviendront cendres dans cette Pologne qu’ils ont quitté en 1937, pour fuir la répression politique et les agressions antisémites. C’est dans le shtetl de Parczew que Ivan Jablonka démarre sa recherche, le village pourrait avoir les couleurs de Chagall mais la vie y est difficile. Il y fait revivre la famille Jablonka avec la belle figure de Shloymè Jablonka, celle de Tauba, celle des frères et sœurs, des cousins et des cousines. Toute une société vivante, mais qui pourtant vacille, la crise économique pèse sur les métiers traditionnels, les rêves d’un ailleurs fleurissent et les aspirations révolutionnaires mobilisent les jeunes.  C’est pourtant la prison qui borne la route et l’émigration devient vite la seule issue, Argentine, Europe de l’ouest, presque par hasard, Matès et Idesa se retrouvent en France. Ils n’y trouvent pas l’Éden promis, déjà, le front populaire a vécu et Vichy se profile avant Vichy dans la loi du 02 mai 1938 qui définit le profil de « l’étranger indésirable », Matès renoue avec la prison. A sa sortie, la guerre n’est plus très loin, la vie est toujours un combat, il rejoint la légion étrangère avec l’idée de faire le bon choix pour gagner le droit de vivre en France avec sa famille. Le voilà engagé volontaire pour la durée de la guerre, la lutte contre le nazisme devient sa priorité, aucun mérite ne lui sera reconnu d’avoir choisi ce combat et d’y avoir bravé le feu.

Les pages consacrées aux combats dans lesquels sont engagés les hommes du 23ème Régiment de marche des volontaires étrangers sont à la hauteur de l’engagement de ces hommes et du mépris dont ils ont été payés. Après la défaite, le retour à la vie pour Matès est un cheminement inexorable vers l’extermination. Pour Matès et Idesa, la France des droits de l’homme, aura d’abord été celle des antidreyfusards toujours debout, celle de la haine et de l’obscurantisme, c’est elle qui les arrête, qui les envoie à Auschwitz va Drancy,  c’est elle  qui verrouille les wagons.

Chronique publiée dans Babelio.

Publié par Chestakova.

Lectrice: tout un monde.

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